Des origines de la fortune de Jeffrey Epstein
La fortune d'Epstein ? Quarante ans de criminalité financière et d'opérations dans la finance off-shore et le "shadow banking", grâce à des exemptions aux règles des marchés financiers américains.
L’origine de la fortune de Jeffrey Epstein est parfaitement connue. Recruté en 1976 par Alan Greenberg qui dirigeait la banque d’investissement Bear Stearns, historiquement l’une des plus douteuses de Wall Street, il s’est élevé sans aucun diplôme au rang d’associé-gérant en trois ans, en charge des “produits spéciaux”. Et dans les faits, il n’a jamais “quitté” Bear Stearns, au sens où depuis 1976 jusqu’à sa mort en 2019, il a continué à travailler avec voire pour cette banque d’investissement rachetée après sa faillite en 2008 par JP Morgan.
L’affaire Epstein? La monumentale enquête en deux volumes de Withney Webb, “One Nation Under Blackmail”, en a parfaitement dégagé le fond dès 2022. Elle est aujourd’hui plagiée par ceux-là mêmes qui n’ont cessé de la traiter d’illuminée depuis la parution de son premier tome.
Quand un journaliste français se décrit comme journaliste d’investigation, dans la majorité des cas, il n’enquête pas. Il ne fait que reprendre à son compte le travail accompli préalablement par d’autres au moment où la sauce médiatique commence à prendre. Il n’est qu’une caisse de résonance qui prétend jouer de l’instrument.
Ceux qui aujourd’hui en France sautent comme des cabris et passent au crible les documents rendus publics par le Département de la justice pour faire la chasse au pédophile et à la corruption ne font pas œuvre de journalisme. Ils se moquent du public en monétisant ce qui a été déjà établi depuis longtemps. Et on sait d’ores et déjà qu’il n’y aura aucune suite judiciaire, ni aux USA, ni en France, ni ailleurs.
Faisons fi du sensationnalisme. La publication d’une partie des documents détenus par le Département de la justice dans l’affaire Epstein n’est pas un séisme. Plutôt une simple péripétie qui vient mettre à nu un système déjà obsolète, puisque l’ensemble de ceux qui y ont participé sont des boomers - on peine à y trouver un acteur ayant moins de 65 ans. Le système maître lui s’est déjà adapté et il est actionné par une génération plus jeune. Il a déjà changé de forme, notamment avec les très mal nommées crypto-monnaies, qui sont en fait des actifs.
Avant de plonger aux origines de la fortune d’Epstein, il importe de bien planter le décor, à peine de ne rien y comprendre et donc de tomber dans le piège que tendent ceux qui ont intérêt à ce qu’on n’y comprenne rien.
On voudrait nous faire croire que l’on vient de découvrir l’aspect criminel et mafieux de la finance internationale. Nous pouffons, aurait dit Pierre Desporges. C’est aussi vieux que les banques et les incessants scandales financiers qui émaillent l’histoire du capitalisme.
François Ier dépendait des banquiers italiens. Les Rothschild ont financé les guerres napoléoniennes et toutes celles qui suivirent. Ce sont les créditeurs de l’Italie après la Première Guerre mondiale, Etats et banques, qui ont porté Mussolini au pouvoir afin de s’assurer que les Italiens paient leurs dettes. Ce sont ces mêmes créditeurs qui ont favorisé la montée du nazisme en Allemagne, pour les mêmes raisons.
L’historienne de la collaboration économique durant l’Occupation Annie Lacroix-Riz nous le relatait avec une précision chirurgicale en 2024.
"La grande finance américaine et française a financé le réarmement allemand à partir de 1921"
Marc Bloch, l’historien auteur de L’étrange défaite, résistant torturé et exécuté par la Gestapo le 16 juin 1944, écrivait en avril de la même année :
Quand les Etats ne sont pas autonomes financièrement, ils dépendent de ceux qui les financent. Se créent alors des structures de pouvoir occultes qui viennent subordonner les intérêts nationaux à des intérêts privés, puisque la dette est levée sur la promesse de richesses nationales futures; l’Etat dispose du droit irréfragable de les ponctionner. L’espace ainsi créé voit se mélanger une petite camarilla de responsables étatiques et de grands, donc peu nombreux, intérêts privés, non pas à la marge, mais à un niveau supérieur. Cet espace échappe aux règles communes, à la loi et à la justice. Et puisque le seul intérêt des créditeurs est d’être remboursés avec intérêts, s’assurer de la servilité de ceux qui dirigent les Etats, donc les sélectionner, est impératif.
Ces structures de pouvoir occultes produisent des systèmes de spoliation auxquels ne peuvent participer que leurs membres. Comme par exemple les fermiers généraux sous l’ancien régime, ces percepteurs privés auxquels le roi affermait - louait - la collecte des impôts indirects (l’impôt sur le revenu n’existait pas) et qui se payaient au décuple sur le dos de la bête.
C’est là la principale cause de la révolution française, qui n’a pas commencé à Paris avec la prise de la Bastille mais en juin 1788 dans notre bonne ville de Grenoble, quand la noblesse, le clergé et le tiers état se réunirent en États généraux du Dauphiné après que le Roi eut exilé le Parlement du Dauphiné (la cour de justice) qui avait refusé d’enregistrer les édits royaux afférents à une réforme fiscale visant à renflouer les caisses d’un royaume en faillite.
Toute ressemblance avec la situation actuelle n’est pas fortuite. Vous comprendrez donc la sainte terreur qui a saisi la classe dirigeante française, qui depuis cinquante ans a ruiné le pays tout en faisant bombance.
La censure des réseaux sociaux? Ne cherchez pas plus loin. Ce n’est pas tant le discours qu’ils cherchent à censurer que de contrôler ces moyens d’organisation de la population dont l’efficacité insurrectionnelle a été démontrée par les printemps arabes et les gilets Jaunes. Thierry Breton, alors commissaire européen, n’a-t-il pas déclaré en 2023 que les contenus incitant à la révolte seraient supprimés?
La liberté d’expression est certes une condition sine qua non de la démocratie. On oublie trop souvent que libre consentement à l’impôt est d’un ordre bien plus sensible puisqu’il touche non seulement à légitimité de l’Etat, mais à son existence même.
Aujourd’hui, la dette des Etats est émise par des banques d’investissement sur les marchés financiers. Au sein de l’Union européenne, les Etats ne disposent pas du droit de faire appel directement, comme par le passé, à l’épargne des citoyens pour se financer. Les obligations d’Etat - les bons du trésor - sont le fondement de la finance mondiale puisque, dans un système de monnaie fiduciaire à change flottant, sans étalon or ou argent, rien n’est plus sûr que la signature d’un Etat.
La théorie économique nous dit que les marchés font se rencontrer efficacement l’offre et la demande et permettent ainsi une allocation des ressources autorisant une création de richesse optimale. Ca, c’est pour ceux qui jouent selon les règles. Pour vraiment s’enrichir, il faut passer outre les mécanismes de marché.
Glenn Loury, dans l’article ci-dessous, démonte les mécanismes économiques qui produisent la fortune de gens comme Jeffrey Epstein, loin d’être un cas unique. Nous en avons traduit ci-après un extrait.
Les mêmes outils théoriques qui rassurent tant les économistes éclairent aussi des réalités beaucoup moins confortables. Car lorsque les transactions deviennent informelles, opaques ou moralement douteuses, les intermédiaires ne se contentent plus de réduire les coûts de mise en adéquation de l’offre et de la demande. Ils réduisent surtout les coûts moraux. Autrement dit, ils rendent l’inacceptable plus facile à avaler.
Kaushik Basu l’a montré avec force dans ses travaux sur les normes, la corruption et les échanges informels : bien des pratiques perdurent non parce que leurs acteurs seraient naïfs ou inconscients de leur caractère douteux, mais parce que l’intermédiation dilue la responsabilité, banalise la déviance et transforme la transgression en routine administrative. Le courtier offre à chacun un alibi confortable : il n’a pas vraiment choisi, il n’a fait que suivre les usages. Ce n’est pas lui, c’est le système.
Une fois ce dispositif installé, il se met à tourner sur lui-même. Pris isolément, chaque participant peut juger parfaitement rationnel de passer par l’intermédiaire. Pris collectivement, le résultat est souvent délétère. L’intermédiaire devient indispensable précisément parce qu’il occupe le nœud du réseau : au croisement de relations multiples, fragmentées, aveugles les unes aux autres. Personne ne voit l’ensemble. Personne n’a intérêt à lever le rideau.
Aucun acteur, seul, ne dispose à la fois de l’information et de l’incitation nécessaires pour faire sauter la machine. La science économique appelle cela un équilibre fondé sur les normes : stable, persistant, remarquablement résistant à la réforme — même lorsque tout le monde sait, ou soupçonne fortement, que quelque chose pourrit au cœur du système.
En clair : ce n’est pas l’ignorance qui maintient ces arrangements, mais une organisation collective de la mauvaise foi.
C’est sur cet arrière-plan théorique que le scandale Epstein prend toute sa portée. Pris au sens étroit, il s’agit d’une histoire d’abus sexuels atroces et d’un échec criminel retentissant. Mais regardé analytiquement, c’est aussi — et surtout — un cas d’école d’intermédiation relationnelle extrême.
Le rôle économique de Jeffrey Epstein n’a jamais été clairement définissable, et ce flou n’avait rien d’accidentel. Il n’était ni un financier au sens classique, ni un simple mondain. Sa valeur apparente résidait ailleurs : dans sa capacité à relier des sphères qui, en temps normal, se tiennent soigneusement à distance les unes des autres — la finance, la philanthropie, le monde universitaire, la politique, et la vie privée. Epstein n’investissait pas tant de l’argent qu’il n’était que courtier d’accès.
Il présentait. Il introduisait. Il recevait. Il facilitait. Et surtout, il rendait ordinaires des rencontres dont la finalité restait volontairement floue. Tout se passait comme si l’essentiel n’était jamais dit, parce qu’il n’avait pas besoin de l’être. La présence de l’intermédiaire suffisait à suspendre les questions, à anesthésier les scrupules, à transformer l’exception en habitude mondaine.
Ce n’était pas seulement un réseau. C’était une machine sociale conçue pour dissoudre la responsabilité individuelle dans un brouillard de relations, d’invitations et de faveurs mutuelles — un dispositif où chacun pouvait prétendre ne faire que passer, pendant que l’inacceptable devenait, rencontre après recontre, parfaitement normal.






