[ Flash ] Made in Europe ou le bouclier fendu
Quoi de mieux qu'un slogan pour réindustrialiser le continent et résister à la concurrence chinoise ?
“Le commissaire européen Stéphane Séjourné a présenté mercredi une stratégie visant à exclure Pékin des financements publics de l’UE en introduisant une préférence européenne dans les secteurs stratégiques”. (Euronews)
Une image valant mieux que mille mots, L’Eclaireur est prêt à faire le pari que la préference européenne introduite et le bannissement de la Chine se traduira ainsi :
Petite précision de prime abord : ce qui est présenté et retranscrit comme une “loi” dans les médias n’en est pas une. L’Industrial Accelerator Act (IAA) n’est pas une loi nationale à proprement parler, mais un acte législatif de l’UE, prérogative de la Commission européenne et non du Parlement européen. On parle donc d’une proposition de règlement puisque le texte n’a pas encore été soumis aux autres institutions de l’UE, le Parlement et le Conseil.
Le projet de règlement sur l’accélération industrielle entend donc donner la priorité aux produits « Made in EU » dans le soutien public et les marchés publics. Les restrictions et seuils de valeur ajoutée étant flexibles et assouplis pour les pays à risque secondaire comme la Russie mais surtout pour les pays partenaires considérés comme fiables comme le Japon, le Royaume-Uni, le Canada, le Maroc, les Etats-Unis ou la Norvège ainsi que tous les pays avec lesquels l’UE a passé des accords (de libre échange, de partenariat économique, d’association etc), soit une bonne quarantaine, l’allègement des barrières à l’entrée se sont multipliées.
Rien de très étonnant. D’abord parce que l’UE c’est le marché unique. Toute mesure favorisant systématiquement les produits “européens” au détriment de produits importés pourrait être considérée comme discriminatoire et donc en contradiction avec le traité sur le fonctionnement de l’UE. En assouplissant les exigences au cas par cas, fonction des pays mais aussi des secteurs et des produits, en conditionnant les aides publiques à un “simple” assemblage final en Europe, l’exercice du Made in Europe consiste d’abord à être compatible avec le droit européen.
La seconde raison est l’effet boomerang : trop de barrières se traduirait immanquablement par se couper des chaines d’approvisionnement desquelles l’UE dépend fortement, et provoquer des représailles commerciales. Il suffit de rappeler le rôle clé de la Chine dans les chaînes de valeur des minerais critiques et la mise en place par Pékin en avril 2025 de licences permettant au gouvernement de s’opposer au cas par cas à l’exportation de certaines terres rares.
Bref, sous de belles intentions, et des dehors de “souveraineté européenne” (dont la démonstration est faite tous les jours qu’elle ne peut exister - voir plus bas, la déclaration du PDG de Dassault Aviation Eric Trappier), sous couvert d’une préférence européenne, le “made in Europe” a toutes les chances de n’être qu’un exercice de pure bureaucratie qui finira d’un peu plus plomber une ré-industrialisation qui patauge d’autant plus que le prix de l’énergie flambe.
Le dispositif risque d’être d’autant plus peu efficace qu’il est facile à contourner.
La solution la plus simple consiste à produire sur le sol européen, pratique déjà répandue. Une entreprise chinoise ouvre une usine en Europe, si une part suffisante de la production y est réalisée, le produit peut être considéré comme “made in Europe”.
L’autre solution est de passer par les pays partenaires. Ainsi, les composants seraient produits en Chine, assemblés en Turquie ou au Maroc avant d’être exportés vers l’UE. Pas sûr que la réindustrialisation européenne vantée et espérée y gagne beaucoup. Mais on voit très bien comment la fabrication va pouvoir être déplacée vers des pays à bas coût.
Reste une question, majeure : est-ce que l’Union européenne existe, non pas dans les traités, juridiquement parlant, mais concrètement parlant ? Est-ce que la question d’une préférence européenne est-elle autre chose qu’un simple slogan ? A cette question, les propos du PDG de Dassault Aviation Eric Trappier sont particulièrement parlants.
“Quel est l’avion de combat efficace qui a été fait par l’Europe ? Il n’y en a pas. Le seul c’est le français. Au moins, on sait faire des avions de combat en France. On va me dire “on fait l’eurofighter”. Mais sur quatre pays qui ont fait l’eurofighter, trois ont acheté le F 35. C’est ça le déclin”.



