Occultisme politique, politique occulte (1ere partie)
Il ne faut pas sous-estimer le rôle qu'ont joué l'ésotérisme et l'occultisme dans l'histoire politique française — un rôle qui n'a rien à envier à celui des sociétés secrètes.
Bon. On vous voit venir. Le logo de L’ECLAIREUR est une chouette, donc la chouette de Minerve, symbole de sagesse et de clairvoyance — capable de voir dans l'obscurité. Donc notre canard est l’émanation d’une société secrète, genre le Bohemian Club. D’ailleurs, le symbole du Bohemian Club n’est-il pas la chouette? Et puis L’ECLAIREUR, c’est forcément les Illuminati.
Que nenni. La chouette, plus prosaïquement, était juste l’insigne non officiel des Unités de recherche humaine des chasseurs alpins, aujourd’hui incorporées dans les commandos de montagnes. Juste un hommage à la seule armée française qui jamais ne fut vaincue, celle des Alpes, bande de complotistes.
Nous n’écrivons pas ces lignes d’une cabane off-the-grid au fin fond des Ecrins, un chapeau en papier d’aluminium sur la tête afin de nous protéger des ondes de la CIA et des chemtrails. Vous pouvez nous prendre pour des fous tout votre saoul: nous gageons qu’à la fin de cette série d’articles, c’est vous qui aurez la tête l’envers.
Ce feuilleton de l'été ne constitue pas un manuel, une anti-sèche pour réussir le concours d'entrée dans la franc-maçonnerie, chez les Rose-Croix, à l'Ordre de Malte, dans les loges templières, au Bilderberg ou toute autre société discrète ou secrète. Nous ne parlons bien évidemment pas des sectes, telle celle du Temple solaire, mais de sociétés secrètes peuplées de gens sains d'esprit y participant de leur plein gré, aucunement maintenus dans un état de subjugation par un gourou exerçant une emprise totale sur leur libre arbitre.
Notre propos est d’essayer de jeter lumière journalistique (ce n’est pas un travail d’historien) sur une réalité sociale et politique, celle de l’influence des sociétés sécrètes sur la société française. Et question sociétés secrètes se mêlant de politique, nous les Français sommes champions du monde. Prenez “Liberté, Egalité, Fraternité”. Slogan d’abord franc-maçon avant de devenir la devise de notre République.
N’a t-on pas vu le criminologue Alain Bauer, ancien grand-maître du Grand Orient de France, aller taper du point sur la table sur tous les plateaux pour intimer l’ordre à Emmanuel Macron, qui venait de charger l’institution judiciaire, de “la fermer sur l’affaire Lyhanna”?
Considérons que les professions juridiques, dont la magistrature, constituent traditionnellement une cohorte importante de la franc-maçonnerie. La volte-face de la haute magistrature, qui depuis 20 ans se mêle constamment de politique au point d’avoir fait élire Emmanuel Macron en 2017 et de l’avoir défendu bec et ongle jusqu’à présent, vient de siffler la fin de la récréation en signifiant par un jugement d’appel, par la bouche de la procureure générale de Paris et par un communiqué de presse de la Cour de cassation que Marine Le Pen ne sera pas privée de liberté durant sa campagne présidentielle et de décréter en creux qu’elle sera éligible, n’en déplaise au Conseil constitutionnel…
Oui, bon, d’accord. Là, vous avez raison: nous sombrons dans la pensée magique et le complotisme. Non, vraiment, rien d’ironique de notre part. Cessez! On vous dit que notre acte de contrition est sincère.
Commençons si vous le voulez bien (comme si vous aviez le choix) par définir ce qu’est l’occultisme et ésotérisme, que nous ne pratiquons pas.
Occultisme est trop souvent synonyme de satanisme, ce que nous devons, pour des raisons évidentes, à l’Eglise catholique. Toute religion révélée s’accommode mal d’un autre ensemble de pratiques qui affirment l'existence de forces ou de savoirs cachés, invisibles au commun des mortels, et qui prétendent permettre d'y accéder ou de les maîtriser par des méthodes ésotériques.
L’ésotérisme, c’est l’ensemble de doctrines et de courants de pensée qui postulent l'existence d'une connaissance profonde, cachée ou symbolique du monde, réservée à un cercle restreint d'initiés et transmise selon des modalités particulières (initiation, symboles, correspondances).
Quelle différence y a t-il alors entre occultisme et ésotérisme? Simple: l’ésotérisme est la théorie, le savoir, et l’occultisme la pratique. On pourrait dire que l'ésotérisme, c'est la carte du monde caché — sa cartographie symbolique et philosophique — tandis que l'occultisme, c'est l'utilisation de cette carte pour essayer d'agir sur le monde (guérir, prédire, influencer, transformer).
Et par quelle magie met-on l’ésotérisme en pratique par l’occultisme? Simple: par la magie. Magie que le plus célèbre occultiste de l’histoire moderne, Aleister Crawley, a défini comme “La Science et l’Art de causer un Changement en conformité avec la Volonté”, l’orthographiant en anglais “Magick” afin de la distinguer la prestidigitation. Penchez-vous sur l’étymologie de prestidigitation: des doigts prestes, comprendre agiles et rapides.
La magie? Aussi vieille que l’Humanité. Des oracles et pythies de l’Antiquité et des chamans jusqu’aux prêtres chrétiens. Car le prêtre est l’interprète de Dieu et seul, par le rituel qu’est l’Eucharistie, peut transformer un bout de pain en corps du Christ et un verre de vin en sang du Christ pour les présenter aux fidèles communiants. C’est la transsubstantiation, définie officiellement au Concile de Latran IV (1215) puis réaffirmé au Concile de Trente (1545-1563). Le prêtre n’est pas n’importe qui. Il a été “initié” au séminaire puis ordonné et fait partie d’un cercle restreint, le clergé. Science et Art de causer un changement en Conformité avec la Volonté, celle de Dieu en l’espèce?
Mais l’Islam, nous direz-vous, n’a pas de prêtre. C’est à la fois vrai et faux puisque seuls les oulémas, des savants religieux reconnus pour leur compétence en théologie, droit (fiqh) et exégèse coranique (tafsir), disposent du pouvoir d’interpréter le Coran. Ne pas confondre absence d’organisation centralisée avec absence d’’autorité religieuse. L’Islam dispose également de ses mystiques, de ses occultistes, les soufis, avec leurs pratiques initiatiques (confréries, maîtres spirituels ou cheikhs, rituels comme le dhikr ou les danses des derviches tourneurs).
Quant aux juifs, ils ont la Kabbale, un ensemble de doctrines et de pratiques visant à percer les significations cachées de la Torah et à comprendre la nature de Dieu, de la création et de l'âme humaine, par des méthodes symboliques, numériques et méditatives réservées à des initiés.
Et c’est là qu’il nous faut occire un mythe, celui du complotisme. Le complot est, avec la guerre, le moteur de l’histoire. Un complot est une action conçue par un groupe restreint de personnes, hors du regard de la multitude, afin de causer un changement en conformité avec leur volonté, servant un objectif commun. Ce que Crawley appelait “Magick” ne serait-il, entre autre, qu’une définition de la politique?
Un exemple ? C’est dans les loges de Thessalonique que les Jeunes Turcs planifièrent leur coup d’Etat de 1908 contre la Grande Porte ottomane qui donna naissance à la Turquie moderne, notamment Macedonia Risorta (liée au Grand Orient d'Italie), Veritas (Liée au Grand Orient de France), Labor et Lux et Perseverencia — aux côtés du Comité Union et Progrès. De nombreux dirigeants jeunes-turcs (Talat Pacha, Djemal Bey, etc.) étaient francs-maçons, sans pour autant que la révolution jeune-turque ne fut pour autant un complot maçonnique. Il s’est plutôt agi de réseaux de sociabilité et d'organisation utiles aux conspirateurs.
Le complotisme, dans le langage commun actuel - celui des médias, de Rudy Reichstadt et de Tristan Mendès-France - n’est que la manifestation du refus de considérer la réalité vécue dans sa multiplicité simultanée et d’y substituer une seule vérité. C’est Delphine Ernotte clamant que le rôle de France Télévisions n’est pas de montrer la France telle qu’elle est, mais telle qu’elle souhaite qu’elle soit. Ces gens se prennent pour des prêtres.
Cela relève - tenez - de la pensée magique, c’est à dire un mode de pensée selon lequel un individu établit un lien de cause à effet entre ses idées, ses paroles, ses actes ou des objets symboliques, et des événements du monde extérieur — un lien qui ne repose sur aucune relation causale réelle, logique ou vérifiable scientifiquement. Ne boudons pas notre plaisir: “les confinements et les vaccins anti-covid sont efficaces” en est une illustration parfaite.
Les sociétés secrètes sont vraisemblablement apparues en France au Moyen-Age par le compagnonnage, organisation des métiers artisanaux transmettant des savoir-faire par des rites d'initiation - des secrets de fabrication. Le compagnonnage avait ses "devoirs" (règles internes), ses signes de reconnaissance et son Tour de France initiatique. Les Compagnons du devoir qui font leur tour de France afin de devenir maîtres-artisans, cela existe toujours de nos jours.
Au XVIIe siècle, trois ouvrages parus en Allemagne et attribués au théologien luthérien Johann Valentin Andreae -“Fama Fraternitatis” (1614), “Confessio Fraternitatis” (1615), “Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz” (1616) - se répandirent comme une traînée de poudre en France, juste avant la révolte de Condé qui, bien que catholique lui-même, utilisa les Huguenots pour élargir sa base contre la régente Catherine de Medicis. Il s’agit bien des trois ouvrages fondateurs des Rose-Croix, du nom de Christian Rosenkreutz (littéralement “Rosecroix” en allemand).
En 1623, de mystérieuses affiches placardées dans Paris annoncèrent la présence de "députés du Collège principal des Frères de la Rose-Croix", provoquant une grosse panique morale dans la capitale : la rumeur prêta aux Rose-Croix des pouvoirs occultes (invisibilité, don des langues) et suscita une littérature de dénonciation, notamment de la part de l'Église catholique qui y vit une menace hérétique et diabolique. Aucune société organisée n’a cependant été identifiée derrière ces affiches.
Attendez un instant. l’imprimerie, soumise à privilège et censure royale; remise en cause des institutions d’autorité; pouvoir d’invisibilité, de multilinguisme diabolique? Mais c’est la version 1.0 des réseaux sociaux, du DSA, de ChatControl et de l’intelligence artificielle, de la mondialisation, du néo-libéralisme, de “l’Europe” comme institution d’autorité, sous fond de panique morale des pouvoirs en place…
Ou bien les Roses-Croix ne furent-ils à l’origine qu’une gigantesque opération de désinformation afin d’affaiblir ce qui était à l’époque l’Etat le plus puissant (et le plus ruiné) d’Europe continentale, alors que le pouvoir y était exercé de manière collégiale sous la direction du marquis de La Vieuville, surindentant aux finances de Louis XIII et qu’on voyait comploter à la cour un certain Cardinal de Richelieu, qui arriva à ses fins en 1624 en se faisant nommer premier ministre, disposant seul du pouvoir décider des politiques de la nation (ce qui est encore l’apanage du premier ministre de nos jours) ?
La franc-maçonnerie a elle été importée en France d’Angleterre dans les années 1720-1730, et est un bien curieux phénomène. Que faisaient donc - et font toujours - ces aristocrates, ces bourgeois, ces intellectuels, tous bien évidemment éclairés, à jouer aux maçons, eux qui ne sauraient mélanger du mortier et monter un mur? Sans compter qu’on dit qu’après leur interdiction sous peine de mort en 1787, bien des Illuminati de Bavière (qui ont réellement existé) trouvèrent refuge en France au sein des loges maçonniques.
Tout ça pour dire que si les sociétés, discrètes comme la franc-maçonnerie, ou secrètes, comme le groupe Bilderberg, existent, c’est qu’elles ont une fonction et que leurs membres en retirent un bénéfice commun comme individuel, qu’il soit spirituel, social, politique ou économique. Cela ne veut en revanche pas dire qu’elles sont par nature malveillantes, puisqu’elles affirment toutes rechercher le progrès.
A l’ère moderne, on peut ainsi avancer sans grand risque de se tromper que toutes les sociétés secrètes ont pour vocation l’avènement d’une société nouvelle dirigée par une élite éclairée, par le truchement du jeu politique ou par l’activité révolutionnaire, comme le Carbonarisme - La Charbonnerie - à l’origine de l’unification de l’Italie et qui en France a rassemblé à partir de 1821 des étudiants, des officiers, des bourgeois libéraux, opposés au retour de l'Ancien Régime sous la restauration (Louis XVIII puis Charles X), favorables à un régime plus libéral, voire républicain, et qui ne cessèrent de comploter.
Dernier mythe à passer au bûcher, parce que vous allez forcément nous poser la question: les Templiers. Pas une société secrète ni une confrérie mais un ordre de moines-guerriers placés sous l’autorité directe du pape, dont le rôle fut d’abord de protéger les pèlerins en route vers la Terre Sainte, et qui inventèrent la lettre de crédit. Tout pèlerin pouvait déposer son or dans un temple, également appelé perception, en échange de quoi on lui rédigeait une lettre lui permettant de le retirer dans les perceptions en chemin, réduisant le risque de se faire rançonner.
Les Templiers inventèrent la banque et la monnaie fiduciaire, au point, non seulement de prêter aux rois, aux nobles et à tous ceux pouvant mettre quelque bien en garantie (d’où l’expression le carreau du temple), mais, en France, de gérer directement la trésorerie royale. Les Templiers ont également inventé … la banque centrale !
Leur arrestation en 1307, outre motivée par le fait de ne pas rembourser l’énorme dette que le royaume de France avait contracté envers eux, est la conséquence directe de la décision de Philippe Le Bel, dans les années 1290, de soumettre l’Eglise à l’impôt sans autorisation du pape Boniface VIII, afin de financer la guerre contre l’Angleterre. En 1296, Boniface VIII répliqua par la bulle Clericis laicos, interdisant aux clercs de payer des impôts aux pouvoirs laïcs sans l'accord du Saint-Siège, sous peine d'excommunication.
Philippe le Bel riposta en interdisant l’exportation de métaux précieux hors du royaume, privant Rome de revenus considérables en provenance de France. Face à cette pression économique, Boniface VIII recula et publia en 1297 une bulle plus conciliante, admettant le droit du roi à lever l’impôt en cas de nécessité, donc à titre exceptionnel.
Le conflit reprit avec l'arrestation par Philippe le Bel de Bernard Saisset, évêque de Pamiers, accusé de trahison et d’outrages au roi. L’arrestation d'un évêque sans en référer à Rome fut perçue par Boniface VIII comme une atteinte grave aux droits de l'Église. Pape qui se fendit d’une nouvelle bulle en 1302, Unam Sanctam, texte majeur affirmant la supériorité du pouvoir spirituel (le pape) sur le pouvoir temporel (les rois), et la nécessité pour tout être humain d'être d’abord, pour le salut de son âme, soumis au pontife romain.
Philippe le Bel fit alors convoquer les états généraux (eh oui, déjà!) afin d’obtenir le soutien de la nation et ne fit ni une ni deux: il ordonna enlèvement en 1303 de Boniface VIII par son légiste Guillaume de Nogaret et le chef de file de la puissante famille romaine Colonna. Rapidement libéré, Boniface VIII décéda un mois après. Son successeur, Benoît XI mourut en 1304, vraisemblablement empoisonné.
En 1305, c'est un archevêque français, Bertrand de Got, qui est élu pape sous le nom de Clément V — sous forte influence de Philippe le Bel. Clément V ne s’installa jamais à Rome mais à Avignon, d’où le palais des papes, construit par ses successeurs. C’est lui qui prononça la dissolution de l’ordre templier en mars 1312, transférant ses biens à l’ordre des hospitaliers (l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, futur ordre de Malte), sauf en France où Philippe le Bel parvint à en conserver la majorité au titre de “frais de gestion”. Sans doute en prévision du coût du ramassage des cendres de Jacques de Molay, le dernier maître de l’ordre du Temple, et de ses compagnons, brûlés en place de grèce - pardon sur l’île aux juifs - en 1314.
1314, année de la malédiction qui aurait causé les décès de Clément V, de Philippe le Bel et de son agent Norgaret? Lisez ou relisez la série de Maurice Druon, “Les Rois Maudits”, qui débute avec l’exécution de Jacques de Molay. Pas du complotisme, de la fiction romanesque.
Comme quoi, n’en déplaise aux francs-maçons, la laïcité à la française ne trouve pas son origine au XIXe siècle avec la solidification de la République comme régime politique (nous vous avons prévenus, c’est vous qui aurez la tête à l’envers).
Et cela marque une constante dans l’histoire des sociétés secrètes en France, qui furent dès les Lumières le moyen de braver l’autorité morale et politique et les interdits de l’église catholique. Souvent des guerres larvées, des guerres de l’information où les coups s’échangeaient par des publications tendancieuses - de la désinformation - voire des canulars, des fabrications - des fake news.
Dans le prochain épisode, nous nous pencherons sur la période récente la plus foisonnante en matière d’occultisme et de sociétés secrètes : la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’au début de la Première Mondiale, celle de la révolution industrielle, changement anthropologique majeur.
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Richard B. Spence: "La démocratie est un théâtre; les élections, une représentation"
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