"On veut recourir à la voie de la sanction pour éviter un débat qui est ouvertement mené au Conseil européen"
La question de négocier ou pas avec la Russie ne révèle pas seulement un désaccord politique. L'Eclaireur en parle avec l'eurodéputé luxembourgeois Fernand Kartheiser.
N’est-il pas ubuesque de voir la présidente du Parlement européen, la maltaise Roberta Metsola, demander l’ouverture d’une enquête disciplinaire visant l’eurodéputé luxembourgeois Fernand Kartheiser en invoquant le code de conduite de l’UE?
Le tort de cet ancien ambassadeur ? Avoir noué des relations, via des échanges et des rencontres, avec les autorités russes - raison pour laquelle il a été exclu de son groupe politique au Parlement. Plus récemment, il a participé au Forum économique de Saint-Petersbourg et a signé une déclaration de coopération avec le parlement russe.
Un parlementaire brouille-t-il le message et la ligne politique de l'institution à laquelle il appartient — sans pour autant la représenter — en ignorant la règle inexistante qui interdit tout dialogue avec des interlocuteurs russes, au motif que l'UE les a placés sous sanctions (pour la 21e fois) ?
Depuis son élection, Fernand Kartheiser maintient sa position : il n’agit qu’en son nom propre et dans le cadre de la liberté d’exercice de mandat de parlementaire. Il n’a jamais prétendu représenter le Parlement européen. Il est responsable que devant ses électeurs, pas devant le Parlement.
Diplomatie de l’ombre parallèle ? Considérons que la question puisse diviser. Mais là où l’affaire devient guignolesque, c’est quand on observe ces faits à l’aulne des derniers développements sur la scène européenne. Car si le Parlement européen a fermé la porte à toute négociation, d’autres l’ont ouvert concomitamment.
Le 19 juin, le président du Conseil européen, le portugais Antonio Costa, a décidé d'ouvrir “un canal diplomatique” avec le Kremlin pour évaluer si les conditions d'une négociation de paix étaient réunies. Sans en avoir informé préalablement les 27 États membres (sachant que l’Estonie a dit non), ni la Commission européenne. Le Parlement n’a lui pas été consulté.
L’affaire Kartheiser révèle bien plus qu’un simple bras de fer entre un eurodéputé et son institution. La question de savoir s’il faut ou non négocier avec Moscou n’est que la partie visible d’un malaise bien plus profond : les désaccords fracturent les institutions européennes elles-mêmes — sans même parler de la césure Est-Ouest entre États membres sur le sujet.
Ce qui se joue, en vérité, c’est une lutte pour la légitimité diplomatique entre les trois présidences — Conseil, Commission, Parlement — sur la question fondamentale de qui représente l’UE face à la Russie, alors que Russie ne souhaite pas de l’UE à la table des négociations de paix en Ukraine.
Une ambiguïté que les traités n'ont jamais vraiment dissipée : le TFUE répartit les rôles entre le Conseil européen, le Haut Représentant (Kaja Kallas, que beaucoup aimeraient voir partir) et la Commission, sans jamais désigner de chef de file — et les tensions actuelles en sont le révélateur.
De tout cela, nous en parlons avec Fernand Kartheiser, que nous avions déjà interviewé en janvier dernier.




