Eli Vieira depuis l’exil : "Ne laissez pas l’État de droit vous être confisqué comme il l’a été chez nous"
Le journaliste lauréat du "Free Speech Courage Award," décrit ce qui se passe au Brésil, son pays qu'il a été contraint de fuir.

Cecílie Jílková est une auteure et journaliste tchèque, fille des dissidents Ludvík Vaculík et Lenka Procházková sous le régime communiste. Elle est à l’initiative et a co-fondé Reportéři on-line, une plateforme de journalisme indépendant sur Substack.
Nous reproduisons et traduisons en français ci-dessous, avec son aimable autorisation, son entretien avec Eli Vieira — lauréat du Free Speech Courage Award, prix qui lui a été décerné à Londres le 18 juin par la Free Speech Union, une organisation de défense de la liberté d’expression fondée au Royaume-Uni.
En août 2025, Eli Vieira et son collègue David Ágape ont révélé que des citoyens brésiliens avaient été emprisonnés en raison de publications diffusées sur les réseaux sociaux à la suite des émeutes du 8 janvier 2023, lorsque des partisans de Bolsonaro ont pris d’assaut des bâtiments gouvernementaux à Brasília. Après avoir mis au jour le détournement par le juge de la Cour suprême Alexandre de Moraes de la base nationale de données biométriques afin de recouper l’identité des personnes détenues avec les opinions politiques qu’elles avaient exprimées en ligne plusieurs années auparavant, les deux journalistes ont fui le Brésil.
Les journalistes, les citoyens, sont-ils libres de s’exprimer ? Au Brésil, non. “Le Brésil est une juristocratie”, nous disait David Agape en juillet dernier. En Europe, nous n’en sommes pas encore là. Mais la tentation de plus de contrôles, et moins de libertés, est patente alors que se construit une infrastructure à même de poser les bases d’un véritable complexe de la censure. En cela, l’exemple du Brésil doit nous alerter, met en garde Eli Vieira.
Une étude publiée en juin par le Reuters Digital News Report a mis en évidence une nouvelle baisse de la confiance envers les médias dans de nombreux pays. Au Brésil, cette confiance est tombée à son plus bas niveau depuis douze ans. Ce recul s’opère parallèlement à l’érosion de la démocratie brésilienne et de l’État de droit.
En août 2025, deux journalistes d’investigation, Eli Vieira et David Agape, ont documenté la manière dont des citoyens brésiliens avaient été emprisonnés en raison de publications diffusées sur les réseaux sociaux. La semaine dernière, ils ont reçu à Londres les Free Speech Courage Awards. Les deux journalistes vivent désormais en exil.
Vous recevez aujourd’hui une distinction à Londres, mais vous ne pouvez pas rentrer chez vous avec. Que s’est-il passé et pourquoi avez-vous quitté le Brésil le 12 novembre dernier ?
Tout a commencé en août 2025 lorsque, avec mon ami et collègue journaliste David Agape, nous avons révélé que des citoyens brésiliens avaient été maintenus en détention en raison de publications qu’ils avaient diffusées sur les réseaux sociaux. Les faits remontaient à la période comprise entre janvier et mars 2023.

Que s’est-il passé exactement ?
Certains citoyens brésiliens ont participé aux émeutes du 8 janvier, lorsque plusieurs centaines de partisans, majoritairement de droite, de l’ancien président Jair Bolsonaro, mécontents de sa courte défaite électorale, ont envahi la Place des Trois Pouvoirs à Brasília et ont vandalisé trois bâtiments institutionnels : le Palais présidentiel, le Tribunal suprême fédéral et les deux chambres du Congrès national. Des vitres ont été brisées et divers biens endommagés.
Plusieurs mois auparavant, d’autres personnes avaient installé des campements sur des terrains publics situés à proximité d’installations militaires, notamment du quartier général de l’armée. Ces rassemblements étaient considérés comme des manifestations pacifiques, y compris par les autorités militaires, et la plupart des occupants de ces campements n’ont pas pris part aux violences du 8 janvier.
Le vandalisme était évidemment condamnable. Mais, selon moi, la réaction du Tribunal suprême fédéral et du Tribunal supérieur électoral a été pire encore. Des citoyens ont été arrêtés en masse puis jugés selon une procédure standardisée, appliquée de manière uniforme, sans véritable examen des actes commis individuellement par chacun.
Le principal magistrat chargé de l’ensemble de ces dossiers était Alexandre de Moraes, alors président du Tribunal supérieur électoral. Il a agi avec une extrême rapidité. Dès le 10 janvier, soit deux jours après les émeutes, il a publié un décret au Journal officiel qualifiant les manifestants de « terroristes ». Au cours des années suivantes, il est devenu le principal juge prononçant des peines de prison contre ces personnes.
Prenons l’exemple de Débora Rodrigues dos Santos, coiffeuse de profession. Elle a été condamnée à quatorze années d’emprisonnement notamment pour « tentative violente de renversement de l’État démocratique de droit » et pour « coup d’État ». Pourtant, concrètement, son acte consistait à avoir inscrit au rouge à lèvres, sur la statue de la Justice située devant le bâtiment du Tribunal suprême fédéral, la phrase : « Tu as perdu, idiot. »
Après deux années de détention, sa peine a été aménagée en assignation à résidence afin qu’elle puisse retrouver ses jeunes enfants.
Si seulement Cleriston Pereira da Cunha avait bénéficié de la même clémence… Cet autre manifestant est décédé subitement en prison. Ses avocats avaient pourtant alerté à plusieurs reprises les juges sur la gravité de ses problèmes de santé, sans jamais être entendus.
Le juge Moraes a également, selon nos informations, détourné l’usage de la plus importante base de données biométriques du Brésil afin de vérifier l’identité des personnes détenues tout en examinant simultanément les opinions politiques qu’elles avaient exprimées sur les réseaux sociaux.
Les preuves de cette pratique nous ont été fournies par Eduardo Tagliaferro, spécialiste des technologies de l’information, qui est devenu notre principale source. Après la publication de notre enquête, il a quitté le Brésil pour se réfugier en Italie. Lors d’une audition devant le Sénat, il a présenté ses excuses pour avoir aidé Alexandre de Moraes à mettre en œuvre ce qu’il a lui-même qualifié de “persécution”.

Les données que nous avons obtenues provenaient du téléphone de Tagliaferro. Le mode opératoire des agents de la justice était le suivant : ils obtenaient d’abord — également par des canaux non officiels — une liste de près de 2 000 noms fournie par la police après les arrestations. Ils recherchaient ensuite ces personnes sur les réseaux sociaux et dans la base de données biométriques afin de confirmer leur identité. Lorsqu’un détenu avait publié sur X (anciennement Twitter) des messages hostiles au président Lula ou à son parti, même plusieurs années auparavant, un « protocole positif » lui était attribué — autrement dit une fiche de profilage le désignant comme un ennemi du nouveau gouvernement. C’est sur cette base qu’il était maintenu en détention provisoire.
C’était notamment le cas du vendeur ambulant Ademir Domingos Pinto da Silva, dont le dossier ne contenait que des publications remontant à 2018. Silva n’était même pas un partisan inconditionnel de Bolsonaro puisqu’il avait également publié des messages critiques à l’égard des fils de l’ancien président, très impliqués dans la vie politique. Mais ces éléments n’ont jamais été mentionnés dans son dossier.
Tagliaferro a également rendu publique une liste de personnes qu’il accusait d’avoir contribué à l’inscription de citoyens sur des listes noires destinées à la censure. Parmi elles figurait l’ancienne fonctionnaire Letícia Sallorenzo, connue pour l’admiration ostentatoire qu’elle voue à Alexandre de Moraes.
C’est cette fonctionnaire qui a déposé contre nous, en octobre dernier, une plainte pénale directement adressée au cabinet du juge Moraes. Une telle démarche est en réalité contraire au droit, puisque les citoyens ordinaires relèvent normalement des juridictions inférieures. Au lieu de classer immédiatement cette plainte, comme la loi l’y obligeait, Moraes l’a acceptée et a demandé l’avis du procureur général. Celui-ci avait jusqu’au 12 novembre 2025 pour rendre son avis.
C’est précisément le jour où vous et votre collègue David Agape avez quitté le Brésil, n’est-ce pas ?
Oui.
David Agape et moi connaissions déjà plusieurs cas de journalistes poursuivis par Alexandre de Moraes. Jackson Rangel a passé plus d’un an en prison. Oswaldo Eustáquio a obtenu l’asile politique en Espagne. Nous savions que nous serions les prochains.
La procédure engagée contre vous a finalement été classée en janvier dernier à la demande du parquet.
Oui.
Après avoir bouleversé nos vies pendant trois mois en retardant son avis officiel, le procureur général a finalement estimé que l’affaire était dépourvue de fondement et devait être classée. Moraes n’a pas contesté cette décision, ce qui nous a été favorable.
Pourquoi cette affaire a-t-elle été classée ?
Je ne peux qu’émettre des hypothèses, mais j’entrevois deux raisons principales.
La première est que Tagliaferro figurait lui aussi parmi les trois personnes visées par la procédure. Or le procureur général avait déjà rendu un avis dans une autre affaire l’accusant d’atteinte à la sûreté de l’État brésilien pour avoir divulgué les informations que nous avions publiées. Une seconde poursuite à son encontre aurait probablement été excessive.
La seconde raison est qu’ils avaient peut-être déjà appris que nous avions quitté le pays et ne souhaitaient pas nous fournir un argument supplémentaire lorsque nous expliquions aux gouvernements britannique et américain que le Brésil persécutait des journalistes.
Moraes accorde une grande importance à son image médiatique.
Considérez-vous aujourd’hui qu’il vous serait possible de rentrer au Brésil en toute sécurité ?
Je ne le pense pas.
Et cela pour deux raisons également.
D’abord, le plus ancien juge du Tribunal suprême fédéral, Gilmar Mendes, qui a soutenu la plupart des initiatives de Moraes et joue lui-même un rôle politique très actif, a récemment rouvert une affaire pourtant déjà classée, simplement parce que cela était devenu politiquement opportun. Cela démontre que notre propre dossier pourrait lui aussi être rouvert à tout moment.
Ensuite, lorsque je consultais ma famille, mes amis et mes employeurs pour savoir s’il fallait quitter le Brésil, j’ai également discuté avec un officier de la Police fédérale. Celui-ci m’a expliqué qu’il m’était impossible de savoir à l’avance si l’on me laisserait quitter le territoire. Je ne l’aurais découvert qu’au moment de présenter mon passeport au contrôle frontalier, juste avant d’embarquer pour Londres.
La persécution fonctionne de manière discrète : on ne découvre qu’au dernier moment qu’on en est la cible.
Le Tribunal suprême fédéral et Alexandre de Moraes maintiennent ouverte depuis sept ans ce qu’ils appellent l’« enquête sur les fausses informations » (Fake News Inquiry). Des personnes peuvent faire l’objet d’investigations sans même en être informées.
Il s’agit d’une enquête ouverte de façon permanente et préventive, portant sur des événements qui ne se sont pas encore produits. Une enquête tournée vers le futur. Un instrument de nature quasi absolutiste qui confère à Moraes et à ses alliés des pouvoirs bien plus étendus que ceux prévus par la Constitution.
Dans sa plainte pénale, Letícia Sallorenzo demandait explicitement à Moraes que nos noms soient ajoutés à cette enquête. Et nous n’avons aucun moyen de vérifier qu’il ne l’a pas fait.
Qu’en est-il des personnes sur lesquelles vous avez enquêté ? D’après vos données, aucune personne ayant reçu un « profil politique négatif » n’a été libérée à ce jour. Est-ce exact ?
Comme nous n’avons eu accès qu’à 67 protocoles représentant environ 23 % des 1 398 personnes examinées par Tagliaferro et son équipe, nous ignorons quel type de profil a été attribué à certains détenus. En revanche, nous savons que plusieurs d’entre eux ont quitté le pays.
Moraes s’est alors retourné contre ceux qui étaient restés afin de faire pression sur ceux qui avaient fui. Il a même ordonné le retour en prison de femmes âgées et malades qui purgeaient pourtant leur peine à domicile, comme Vildete Guardia et Iraci Nagoshi. Il n’est revenu sur cette décision qu’après l’indignation provoquée par l’état de santé de ces deux femmes.
Il ne souhaite pas détériorer davantage son image publique au cas où une nouvelle personne mourrait en détention.
Le dernier Reuters Digital News Report indique que la confiance des Brésiliens envers les médias a encore diminué et se situe désormais à son plus bas niveau depuis douze ans. Comment voyez-vous l’avenir des médias au Brésil ?
J’ai lu un jour, dans The Free Press de Bari Weiss, un article consacré à la guerre à Gaza qui abordait précisément cette question. L’auteur y expliquait que les habitants de Gaza comme les Israéliens ne faisaient plus confiance aux grands noms médiatiques. Ils accordaient leur confiance uniquement à certains journalistes. À ceux qui ont acquis une réputation de rigueur et de vérité.
Le Brésil n’est évidemment pas une zone de guerre, mais cette observation me paraît très juste.
Je travaille pour Claudio Dantas, un journaliste qui s’est forgé une solide réputation à la fois en enquêtant sur les violations des droits humains commises sous la dictature militaire brésilienne (1964-1985) et en révélant les scandales de corruption ayant marqué les précédents gouvernements de Lula. Les gens font confiance à des personnalités comme lui.
Dans certains cas, les journaux créent des « blogs » dédiés à ces personnalités, officiellement afin de garantir une forme d’indépendance éditoriale à ces journalistes très reconnus. Mais, dans le même temps, l’étiquette de « blogueur » rend plus facile leur mise sous pression judiciaire. Si nous ne sommes pas de « vrais journalistes », seulement des blogueurs, le sous-texte devient qu’il est acceptable de s’en prendre à nous.
Vous décrivez en réalité un système dans lequel les structures de pouvoir, par le biais de pressions exercées sur les rédactions, décident qui peut être considéré comme journaliste et qui ne l’est pas. Où tout cela mène-t-il ? Le président Lula a publiquement demandé au dirigeant chinois Xi Jinping d’envoyer des conseillers en matière de régulation d’Internet. Quel est l’objectif ?
L’objectif, ce sont les élections d’octobre. Tout le modèle de la censure présenté comme un prétendu « rempart de la démocratie » sera de nouveau mis à l’épreuve au Brésil lors des prochaines élections. Le Washington Post a qualifié le Brésil de laboratoire mondial pour ce type d’expérimentation. La gauche américaine soutient la répression des personnes arrêtées le 8 janvier et affirme que les manifestations étaient motivées par la « désinformation ».
L’unité chargée du profilage des détenus sur ordre de Moraes a également été créée au nom de la lutte contre la « désinformation ». Par ailleurs, en portugais, les termes « disinformation » et « misinformation » se traduisent par un seul et même mot. Il en résulte que la notion d’intention ne compte pas. L’État s’est ainsi autoattribué non seulement le rôle d’arbitre de la vérité, mais aussi celui d’éditeur des opinions politiques des citoyens.
Pourtant, selon l’étude Reuters, le Brésil est le seul des 48 pays étudiés où les préoccupations liées à la désinformation ont reculé.
Je suis habitué à ce type d’études concernant le Brésil. Pour le dire de manière cynique : pour certains observateurs internationaux, tout va bien au Brésil lorsque des politiciens de gauche sont au pouvoir. Quand un dirigeant de droite est en fonction, alors tous les droits seraient menacés. En 2018, la gauche affirmait que Bolsonaro provoquerait un génocide de la communauté LGBT. Je suis marié à un homme. Notre union est reconnue par un tribunal brésilien. Et nous sommes vivants.
Peut-être que l’Institut Reuters s’appuie trop fortement sur les grands médias brésiliens (financés par le Secrétariat à la communication de Lula) ainsi que sur des universitaires brésiliens largement hostiles à tout ce qui peut sembler de droite.
Cela dit, je ne dis pas que les conclusions de l’étude sont fausses. Il est possible que la mode de la « lutte contre la désinformation » soit simplement en train de s’essouffler au Brésil, parce qu’elle a déjà été utilisée avec succès pour emprisonner Jair Bolsonaro et de nombreux de ses partisans pour une tentative de coup d’État présumée.
Lors de la conférence à Londres où nous nous rencontrons, les réglementations européennes et leurs effets sur la liberté d’expression ont été abordés. Voyez-vous des parallèles avec ce qui se passe au Brésil ?
Pas seulement des parallèles. Je vois une influence directe du Digital Service Act (DSA) sur les évolutions vers la censure au Brésil. Le DSA évoque les « signaleurs de confiance », et le Tribunal supérieur électoral les a déjà utilisés - principalement des organismes de fact-checking plutôt à gauche - lors des élections de 2022 pour faire retirer des contenus des réseaux sociaux. Le DSA parle également de « risques systémiques ». Lula a employé un langage très similaire dans deux décrets de censure publiés en mai.

Que diriez-vous à un lecteur tchèque qui se demande pourquoi il devrait s’intéresser à une histoire venant d’un pays situé à l’autre bout du monde ?
J’espère que les Tchèques qui liront cela comprendront que l’État de droit est une chose fragile, qui peut être fragilisée ou brisée par des forces puissantes, en particulier celles qui sont perçues comme dépositaires d’une expertise juridique. Ces forces peuvent devenir très dangereuses lorsqu’elles s’en prennent à la liberté d’expression et aux droits des citoyens ordinaires.
J’espère également que la République tchèque a mieux réussi que le Brésil à établir des règles empêchant les personnes occupant des positions élevées de prendre des décisions fondées sur leurs propres caprices et préjugés, notamment politiques.
La démocratie brésilienne est renouvelable, mais seulement si la séparation des pouvoirs est restaurée et si l’activisme judiciaire est maîtrisé.
Une dernière chose : seuls les Brésiliens se soucient suffisamment du Brésil pour agir sur son avenir, et seuls les Tchèques se soucient suffisamment de la République tchèque pour la maintenir ouverte et libre. Il ne faut pas attendre de sauveurs venus de l’étranger. Prenez vos libertés en main avant que l’État — ou, dans votre cas, l’État au-dessus des États — ne vous les retire.
Eli Vieira est un journaliste brésilien, biologiste et généticien, président de la Free Speech Union Brasil et co-auteur des enquêtes Vaza Toga 2 et Twitter Files Brazil. Il vit en exil depuis novembre 2025.




