[ Edito ] Le changement, c'est maintenant? Pas vraiment
Les conservateurs, populistes et souverainistes de gauche comme de droite, s'ils arrivent au pouvoir, s'attacheront-ils à un réel changement? C'est peu probable.
La version originale en anglais de cet édito.
Thomas Massie, le représentant républicain du Kentucky, fait un constat brutal: “Les Républicains sont au pouvoir parce qu’ils ont promis de s’attacher à la santé des Américains, de ne pas déclencher de nouvelles guerres, de placer les citoyens avant les grandes entreprises, de faire passer les Etats-Unis avant l’étranger, de publier l’ensemble du dossier Epstein, d’éliminer la fraude - que s’est-il passé, bon sang?”
Que s’est-il passé? L’hyper-nomalisation, comme le montre Adam Curtis dans son monumental documentaire ?
Le terme a été emprunté au chercheur soviétique Alexei Yurchak, qui l'utilisait pour décrire la société soviétique s’effondrant : tout le monde — citoyens et responsables confondus — savait que le système était défaillant, dysfonctionnel et fondé sur des mensonges, pourtant chacun a continué à se comporter comme s'il fonctionnait. Non par conviction, mais parce qu'aucune alternative n'était imaginable — ce qui ne signifiait pas pour autant qu'il n'en existait pas. La fiction collective est devenue le ciment social.
Il est frappant de constater à quel point ceux qui prétendent proposer une alternative au mondialisme/européisme/progressisme disposent en fait de la même mentalité, du même cadre de pensée reposant sur les mêmes ressorts, induisant les mêmes comportements que ceux qu’ils affirment combattre. Ce n’est qu’un effet de miroir: les oppositions ne s’opposent que symétriquement, le plan ne change pas. Personne n’a d’angle.
Hyper-normalisation.
Prenons le victimaire, insupportable attitude. Alors que les progressistes hurlent à la discrimination - en fonction du genre, de la couleur de peau, de l’orientation sexuelle, de la confession etc. - pour diaboliser leurs adversaires, les “conservateurs” (convenons de les appeler comme ça en opposition aux progressistes) l’ont remplacé par la censure qui les frapperait du fait de leurs idées.
Nous ne disons pas que cela n’est pas basé sur un fond de vérité: la discrimination existe, la censure également. Mais pas structurellement comme on voudrait nous le faire croire. Cela permet à chaque camp de s’arroger le monopole de la souffrance et de s’exonérer de ses échecs, donc de ses responsabilités en les imputant à des facteurs exogènes sur lesquels ils n’auraient aucune prise.
Les discours alarmistes sur le climat des progressistes ne prennent pas dans l’opinion? C’est à cause des réseaux sociaux qui laissent les “climato-sceptiques” s’exprimer. La majorité des Français, 80%, ne veut plus d’immigration incontrôlée? La faute aux réseaux sociaux qui reflètent cette opinion majoritaire grâce à leur algorithmes. Les conservateurs perdent des élections? C’est parce les réseaux sociaux les ont censurés.
Personne ne se pose la question de l’adéquation de son discours avec l’opinion publique, qui est formée par la réalité vécue, pas par les médias, et celle de l’adéquation de ses actes avec son discours.
Prenons La France Insoumise qui, alors qu’elle affirme vouloir faire partir Macron depuis 2017, l’a fait élire en 2017 et en 2022 et s’est empressée de ne pas saisir l’occasion de le faire partir lors des législatives en 2024 en faisant élire 159 députés macronistes au second tour pour s’opposer à un fascisme fantasmé. Du côté du Rassemblement national, on n’a pas fait mieux en ne votant pas deux motions de censure qui auraient acculé Macron soit à une nouvelle dissolution, soit à la démission. Voilà la réalité des actes de ses deux formations politiques. Le plan ne change pas.
Mais revenons à la censure. Cela va si loin qu’elle est devenue un véritable de fonds de commerce pour certains médias alternatifs, qui par peur de se faire taxer d’antisémitisme ou d’autres qualificatifs peu flatteurs, ne sont pourtant pas gênés aux entournures de payer à prix d’or, avec les donations qu’il ne cessent de réclamer à leurs auditeurs, des éditorialistes décatis éructant derrière leur micro et qui n’apportent strictement aucune valeur ajoutée au débat.
Oui, à l’apogée du wokisme, il y a eu une censure exercée par les employés de certaines plateformes, en particulier X et Meta, parce qu’on les a laissé faire. Oui, durant la Covid, toute opinion critique des politiques des gouvernements ont été systématiquement réprimées, et ces mêmes gouvernements ont saisi cette occasion pour tenter de faire taire leur opposants politiques.
Les plateformes en revanche se sont vite rendu compte des conséquences délétères de cette censure sur leurs affaires, puisqu’un réseau social ne peut être un réseau social qu’à partir du moment où toutes les opinions présentes dans la société y sont équitablement représentées. Sinon, pertes importantes d’utilisateurs entraînant des pertes de revenus publicitaires et bien moins de collecte de données.
Aujourd’hui en Europe, la censure extra-judiciaire est quasi-inexistante. Contrairement à ce qui est avancé par les progressistes comme par les conservateurs, le Digital Services Act (DSA) est un échec total en matière de contrôle du discours, parce qu’il est impossible à mettre en oeuvre. Pas nous qui le disons mais nos sources chez de nombreux régulateurs (les fameux Digital Service Coordinators), au sein la Commission européenne et des institutions judiciaires.
Prenons le cas de X. L’amende de 140 millions infligée par la Commission européenne est contestée en justice. C’est donc la CJUE qui en décidera, pas la Commission, après des années de procédure. Le DSA est tellement inefficace qu’en France le pouvoir en place a fait le choix d’instrumentaliser la justice pénale pour des motifs abscons dans des poursuites asymétriques, puisque les incriminations retenues contre X peuvent l’être pour toutes les autres plateformes, qui ne sont pas poursuivies.
Notons toutefois que le DSA n'est pas dépourvu de qualités. Il affirme notamment qu'un service d'intermédiation numérique garantissant le chiffrement des communications et l'anonymat des utilisateurs ne saurait être considéré comme illégal ou criminel — sauf s'il a été délibérément conçu pour faciliter des activités criminelles.
Au sujet des tiers de confiance agréés par les Etats, citons, pour bien prendre la mesure de la réalité, ce que nous a dit candidement un cadre dirigeant d’une très grande plateforme: “Les tiers de confiance signalent en priorité. Nous leur répondons en priorité et les envoyons balader dans l’écrasante majorité des cas. Entre temps, ces ONG ne peuvent pas nous poursuivre comme elles le faisaient auparavant. Nous sommes ravis”.
Rappelons que l’année dernière, en 16 jours, le tribunal judiciaire de Paris a rendu trois arrêts fondateurs qui réaffirment que la liberté d’expression est la norme, qu’elle ne peut être restreinte que dans le cas de propos manifestement illicites établis par des preuves concrètes; qu’une opinion subjective ne sautait être censurée; que la liberté d’expression et le droit à l’information priment sur le droit à l’oubli; et s’exprimer de manière anonyme n’est pas en soi illicite. Quand on connaît l’enfer qu’est l’audiencement, il se s’agit pas d’une coïncidence mais d’un message qu’a envoyé l’institution judiciaire: elle refuse que son monopole du contrôle de l’exercice des libertés soit écorné.
Nous ne disons pas que la volonté de censure ne doit pas être farouchement combattue. La liberté d’expression est le fondement de toute démocratie. Nous affirmons en revanche que tous ceux qui arriveront au pouvoir se comporteront de la même manière que ceux qui y sont afin d’y rester. Il faudrait être naïf pour croire que La France Insoumise ou le Rassemblement National, une fois aux affaires, ne chercheront pas à utiliser la puissance de l’Etat pour faire taire critiques et opposants. Ils ne feront pas mieux en matière de liberté d’expression que le bloc du centre.
Donald Trump a été élu par deux fois parce que son discours était en phase avec l’opinion publique. Lors de son premier mandat, il a été incapable de livrer parce qu’il n’a pas eu la force de surmonter les manipulations de l’Etat profond et des médias mainstream. Elu une deuxième fois grâce à la catastrophe que fut le mandat de Joe Biden, il s’est empressé de faire le contraire de ce qu’il avait promis.
Hyper-normalisation.
Les politiciens sont aujourd’hui pour beaucoup des professionnels de la parole incapables d’agir - c’est d’ailleurs sur cette base que le personnel politique est sélectionné dans l’ensemble des partis. Et c’est parce qu’ils n’ont que le discours, parce qu’ils sont intimement convaincus que parler est agir - c’est dire leur niveau d’infantilisme relevant de la pensée magique - qu’ils ne cesseront d’essayer de contrôler le discours par tous les moyens, y compris la censure.
Concluons avec les élections, qui dans les pays européens, contrairement aux USA, sont très difficiles à truquer à l’échelle nationale, parce que voter nécessite la présentation d’une pièce d’identité et parce qu’on vote avec des bulletins papier pour un seul scrutin à la fois.
Il a fallu l’intervention de la haute magistrature en 2017 pour écarter François Fillon afin qu’Emmanuel Macron puisse passer le premier tour et ultimement être élu. En Roumanie, l’étranger a tordu le bras de la Cour constitutionnelle pour qu’elle invalide l’ensemble du processus électoral de la présidentielle de 2024, alors qu’elle venait de valider une semaine auparavant les résultats du premier tour lors duquel Calin Georgescu était arrivé en tête. En Hongrie l’élection de Peter Magyar s’explique principalement par l’usure de Viktor Orban, 16 ans premier ministre sans discontinuer, et le chantage aux fonds structurels européens, sans lesquels l’ensemble des pays d’Europe l’orientale et centrale feraient défaut.
Contrôler le discours politique en finançant à coup de milliards des ONG et des médias est inopérant. La régulation des plateformes l’est aussi.
Autant dire qu’en France ou en Allemagne, annuler un processus électoral national au motif d’influences étrangères ne passera pas, ni juridiquement ni dans l’opinion publique, puisque nous disposons aujourd’hui de la preuve que les médias et les réseaux sociaux n’ont pas d’influence suffisante pour obérer la sincérité d’un scrutin. L’institution judiciaire ne semble pas le moment avoir l’intention d’intervenir, soucieuse de sa survie et de s’en sortir sans trop de dommages en cas d’alternance.
Les pouvoirs en place n’ont plus de solution. Le problème est que ceux qui espèrent leur ravir le pouvoir n’en ont pas non plus.
Hyper-normalisation.




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