Tango français à Bucarest
Le pas de deux de la diplomatie française et de RFI Roumanie continue après l'ingérence occidentale en 2024. Retour sur l'histoire d'une manipulation électorale.
Notre podcast publié le 26 août 2025, dont cet article est le complément.
[ Roumanie ] Manipulations électorales
Ce podcast est le fruit d’une collaboration entre Stéphane Luçon et l’Eclaireur. Nous publierons jeudi un long article d’analyse qui viendra le compléter en détail.
Combien de pirouettes les journalistes de Radio France Internationale (RFI) Roumanie et le personnel diplomatique français vont-ils encore devoir exécuter pour tenter de sauver la face après les ingérences françaises et occidentales dans les affaires intérieures roumaines ? À la lumière de la dernière interview de l'ambassadeur de France en Roumanie par le rédacteur en chef de RFI Roumanie, la réponse semble être : aussi longtemps qu'il sierra au prince...
En quelques minutes, se sentant probablement en confiance, assuré de ne pas avoir de contradicteur, l'ambassadeur de France Nicolas Warnery a réussi à affirmer que le président Iohannis avait attribué très clairement à la Russie la supposée ingérence étrangère lors du premier tour des élections présidentielles roumaines de 2024, puis a déclaré que le rapport français de Viginum avait démontré cette ingérence, et enfin a expliqué que les critiques contre le soi-disant “colonialisme” français en Roumanie seraient le fait de la propagande russe.
L'aveu d'Iohannis à Bruxelles
" Et puis il y a eu un soutien (français, ndlr), un soutien explicite lorsque le président de la République (roumain, ndlr) , le 6 janvier, a dit ‘c'est une attaque hybride russe’. Il a attribué clairement à la Russie l'origine de l'attaque hybride", a asséné l'ambassadeur Warnery. Problème : c'est parfaitement faux.
Interrogé par un journaliste roumain sur l'attribution de l'ingérence, Klaus Iohannis avait en réalité déclaré l'inverse en décembre, répondant :
Nous savons ce qui s'est passé, mais il est extrêmement compliqué, selon les procédures diplomatiques, de montrer du doigt et de dire « c'est vous qui avez fait ça ». Ce que vous me demandez, en fait, c'est s'il existe une procédure d'attribution, c'est ainsi qu'on l'appelle. Dans le cyberespace et pour les actions malveillantes, l'attribution est très compliquée parce qu'elle ne peut se faire que si vous avez des preuves concrètes et indubitables. Dans le cyberespace, il est compliqué d'avoir quelque chose indubitable. Il y a eu une procédure où une attaque cybernétique a été attribuée à un État et l'enquête pour cette attribution a duré quatre ans.
Autrement dit : aucune preuve tangible, et pas d’attribution, pour utiliser le terme technique…
Ce qui n’a certes pas empêché Iohannis de continuer ainsi :
D'après la façon dont on a agi, d'après la manière dont s'est déroulée l'action d'attaques sur TikTok, comptes TikTok depuis la Russie, attaque simultanée sur tous les serveurs qui ont été pris dans le décompte des votes, attaques qui ont été repoussées. Ces actions multiples ne peuvent pas être exécutées par des acteurs individuels, groupe ou parti. Elles ont une telle ampleur et complexité que seul un acteur étatique peut faire une chose pareille. Dans le domaine des services ces modèles sont très bien connus et on sait qui agit de cette façon, et ici c'était la Russie.
On reste loin de "l'attribution claire" revendiquée par l'ambassadeur français, et la technique d’analyse saute déjà aux yeux dès le mois de décembre.
L'analogie comme preuve
Quand l'attribution devient impossible, on invoque la ressemblance. Pourtant l'astroturfing - cette technique de manipulation des tendances sur les réseaux sociaux - est utilisée régulièrement par des acteurs privés.
Surtout, la persistance de l'approche “par analogie” révèle encore, sept mois plus tard, la faiblesse de l’argument. Lors du Conseil de défense de juillet 2025, les autorités roumaines en étaient exactement au même point : "Nous sommes sûrs, par analogie, que c'était la Russie, mais nous n'en avons pas la preuve", comme l'a rapporté HotNews le 14 juillet - jour même où l'ambassadeur de France effectuait une première pirouette sur l'antenne de RFI Roumanie.
La presse roumaine relate également que selon les participants au Conseil de défense, il faudrait "une opération étendue qui pourrait durer plusieurs années". A ce stade, on nous demande donc de croire sur parole les seuls bénéficiaires du psychodrame électoral de 2024-2025 : les partis qui ont confisqué la transition roumaine depuis trente-cinq ans et leurs alliés européens, et sont parvenus à rester au pouvoir après avoir annulé une élection régulière dont le résultat ne leur convenait pas.
Viginum et ses références creuses et circulaires
Le premier mensonge livré sans contradiction, l'ambassadeur s'emballe : "Ensuite, il y a eu le rapport de Viginum, qui a été l'analyse par les services français compétents placés auprès du premier ministre de ce qui s'était passé, avec l'aide, bien sûr, des services roumains".
En réalité, le rapport Viginum n'est qu'un recyclage d'analyses roumaines, comme c’est indiqué dès sa première page : il est construit sur des informations et des données publiques, sans aucune investigation à proprement parler.
Fait particulièrement intéressant, Viginum ne mentionne pas la campagne du Parti National Libéral (PNL) pour faire monter Georgescu (le candidat écarté de l’élection présidentielle), pourtant identifiée par les autorités fiscales roumaines, qui ont tracé les paiements effectués à des influenceurs, comme l’a révélé la presse.
C’est pourtant un fait marquant. Le Parti National Libéral, qui est le parti de l’ancien président Iohannis, a amplifié la campagne de Georgescu; le succès de Georgescu est tel qu'il faut annuler l'élection, au prétexte d’ingérences étrangères; Iohannis parvient ainsi à rester au pouvoir au-delà de son mandat, puis démissionne sous la menace d'une procédure de destitution, pour laisser la place à un président intérimaire membre du PNL, Ilie Bolojan, qui deviendra le premier ministre du nouveau président Nicușor Dan après la deuxième élection présidentielle en 2025.
Est-ce trop attendre de Viginum que de mentionner le rôle des partis d’establishment dans la campagne TikTok en faveur de Georgescu ? Faut-il aussi comprendre que les moyens de l'État français doivent servir les intérêts du seul groupe politique de M. Macron au Parlement européen pour encore quelques temps ? En tout cas, la solidification du détournement de l’élection roumaine par les "partis de système" se poursuit avec la bénédiction de la diplomatie française.
Deux théories sur l’origine du vote Georgescu
Pour en revenir au vote souverainiste et au succès de Georgescu lors du premier tour, deux théories réalistes et ne faisant pas appel aux pseudo-démonstrations par analogie prévalent.
Théorie n° 1 : L'opération de manipulation qui a mal tourné
Une première lecture suggère qu'on a affaire à une manipulation qui a explosé en plein vol. L'intérêt initial des partis de système était de faire baisser George Simion, le candidat de l'Alliance pour l'Union des Roumains (AUR) qui menaçait leur hégémonie. En poussant discrètement la campagne de Georgescu, ils espéraient fragmenter le vote souverainiste et assurer une présence des représentants “du système” au second tour. L'opération aurait dérapé : au lieu de faire 8-10%, Georgescu est arrivé en tête avec plus de 20%, menaçant de remporter l'élection (un sondage le donnait à 60% des intentions de vote lorsque la Cour constitutionnelle a décidé de suspendre, le vendredi 6 décembre 2024, le vote qui avait déjà débuté au sein de la diaspora roumaine). Les apprentis sorciers ont alors paniqué et décidé d'annuler purement et simplement le processus électoral.
La subversion, c’est comme un réacteur nucléaire: si on ne la conserve pas à un niveau subcritique, elle vous explose à la figure.
Théorie n° 2 : Le retournement du vote souverainiste
La deuxième hypothèse, non exclusive de la première, tient au retournement d'une partie du vote souverainiste de Simion vers Georgescu, du fait d'une campagne de désinformation massive contre le leader de l'AUR.
Contrairement aux campagnes virtuelles de la plupart des partis, l’AUR avait mené une longue campagne de terrain : marchés, distribution de livres et d'affiches, serrages de mains et selfies à tout va. Ils avaient même organisé une caravane médicale circulant dans les déserts médicaux roumains, proposant des soins dentaires, des dépistages de cancers et diverses consultations – le tout sur leurs fonds de “financement de la vie publique”, que le Parti avaient annoncé préférer investir dans la santé des Roumains plutôt que dans des campagnes publicitaires.