[ Edito ] Le Mercosur, ce parfait bouc-émissaire politique
Qu'est ce qui est historique ? L'accord du Mercosur ? La saisine de la CJUE ? Ou la dégringolade de la balance commerciale agroalimentaire française sur fond de concurrence intra-européenne ?
Le 17 janvier, Ursula von der Leyen s’en est allée au Paraguay signer l’accord entre l’Union européenne et les pays du Mercosur. Après vingt-cinq de négociations, le moment a été qualifié d’ “historique”. Sauf que signer un accord n’étant pas le ratifier, ce moment – tout historique qu’il soit – s’est fracassé sur les murs du parlement européen.
Les eurodéputés, qui n’ont pas beaucoup apprécié d’être mis sous pression puisque n’ayant pas encore donné leur consentement avant la signature, ont décidé de saisir la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), afin de vérifier si cet accord est bien conforme aux traités européens.
Le Mercosur devait être négocié comme un accord de coopération large comprenant un volet commercial. Afin de le faire passer en douce, c’est à dire en se passant de l’unanimité normalement requise et du vote des parlements nationaux, la Commission européenne a décidé de séparer le volet commercial du reste, ce visiblement sans en avoir le mandat – celui du Conseil. Ainsi donc, le volet commercial a-t-il pu via ce stratagème passer l’écueil de l’unanimité pour être voté à la majorité.
L’Eclaireur expliquait tout ceci le 9 janvier dernier :
[ Accord UE-Mercosur ] "On vous prend pour des jambons"
Avec le traité UE-Mercosur, on assiste une nouvelle fois à une bien mauvaise pièce de théâtre. Et une nouvelle fois, Emmanuel Macron, drapé dans son costume de gardien de l’agriculture française (c’est du cosplay), en est le personnage principal. “La France ne votera pas l’accord de commerce entre l’Union européenne et le Mercosur”, répète en chœur la presse française, et ça n’y changera rien.
Pas sur que tout ceci soit bien conforme aux traités. C’est ce que la CJUE devra trancher. Si ce n’est pas le cas, l’accord sera gelé. En termes de crédibilité sur la scène internationale, sans parler des dégâts sur la scène politique intérieure européenne, cela serait tout aussi “historique”. Les excès de pouvoir systématiques de la Commission (Covid, DSA, ChatControl, accord douanier avec les USA, etc.), dont la fonction première est d’être la gardienne du respect des traités apparaîtront alors en plein jour
“Historique” encore : le désaveu du parlement européen. Les eurodéputés ne disent pas seulement qu’ils sont contre l’accord tel qu’il a été négocié mais qu’ils doutent fortement que la Commission ait agi dans la légalité. A notre connaissance, c’est la première fois que le parlement européen saisit la justice avant ratification d’un accord international.
Judiciarisation du conflit institutionnel ?
Alors que la Commission est de plus en plus isolée, sa présidente étant visée par une quatrième motion de censure 1, le parlement s’émanciperait-il, pour sortir de son rôle pour lequel il a été créé : celui de simple chambre d’enregistrement ?
La question du Mercosur va bien au-delà d’un “simple” accord commercial. Il touche aux fondements de l’UE. A son devenir également. Historique donc.
Egalement historique est la situation de la France. Emmanuel Macron s’est érigé en rempart des agriculteurs en tenant tête publiquement à Ursula von der Leyen – les versions diffèrent autrement sur sa position en Conseil à huis clos… Quoiqu’il en soi, l’agriculture française a rarement été aussi mal en point.
En 2015, le solde agroalimentaire affichait un excédent de plus de 8 milliards d’euros. Il ne l’était plus que de 3,5 milliards d’euros en 2024, avant de chuter à 350 millions d’euros sur les huit premiers mois de 2025. Un niveau jamais observé depuis la fin des années 1970 et ce alors que la demande mondiale et européenne est en croissance. Historique donc.
Toute aussi historique qu’elle soit, cette longue dégringolade, la France ne la doit pas aux pays du Mercosur, ou au Canada ou au Mexique. Mais à la concurrence, avec qui elle n’est manifestement plus capable de rivaliser, de ses plus proches voisins qui ont su mieux s’adapter et rester compétitifs dans un marché devenu commun. Lesquels ont fait des choix industriels différents, et surtout des choix d’échelle différents.
L’Espagne a su tirer son épingle du jeu en misant sur sa capacité à produire en grosses quantités et à coûts maitrisés moyennant des exploitations devenues plus grandes, une irrigation massive et une spécialisation régionale très poussée. De la sorte qu’elle est devenue le premier fournisseur de fruits et légumes de l’UE.
L’Allemagne a fait le pari de la transformation grâce notamment à un réseau de gigantesques abattoirs automatisés. Les Pays-Bas se sont positionnés sur la logistique à coups de serres high-tech et d’élevage intensif. Quant à la Pologne, elle a misé sur ses faibles coûts. De la sorte qu’aujourd’hui, le principal fournisseur de viande bovine de la France n’est pas le Brésil ni l’Argentine, faut-il le rappeler, mais les Pays-Bas et l’Allemagne. Et que les principaux fournisseurs de produits transformés – qui sont le principal facteur de la dégradation de la balance commerciale – ne sont ni le Chili ni le Brésil mais l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Espagne et l’Italie.
La question n’est pas tant économique et conjoncturelle que politique et structurelle. La question n’est pas tant de savoir si les pays du Mercosur sont et seront un peu plus responsables des maux de l’agriculture française mais s’ils ne sont pas plutôt, politiquement parlant, le parfait bouc-émissaire pour une crise qui est d’abord franco-française et intra-européenne.
Une quatrième motion de censure qui visait la Commission européenne sur fond de désaccord avec l’accord du Mercosur, a été rejetée ce 22 janvier par le parlement européen.




![[ Accord UE-Mercosur ] "On vous prend pour des jambons"](https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!qipF!,w_280,h_280,c_fill,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep,g_auto/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8eedbe3f-476d-452d-8f65-0c7706c9141b_1810x1172.heic)
Ce dossier illustre à merveille l’évolution du pays. Autrefois solide, fournissant la France et exportant beaucoup, le secteur agro-alimentaire était un pilier de l’économie.
L’incompétence des politiques, leur veulerie permanente, leur incapacité à avoir une vision pour le pays, des objectifs pour un secteur, et à mobiliser l’ensemble des acteurs pour gagner est illustrée ici.
Un échec de plus, dans lequel les syndicats agricoles, FNSEA en tête ont une lourde responsabilité.
Tout s’effondre, la facture approche et elle sera salée.