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[ Podcast ] Portefeuille numérique européen: la normalisation du risque systémique
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[ Podcast ] Portefeuille numérique européen: la normalisation du risque systémique

Le portefeuille numérique européen ne répond pas aux exigences de sécurité et de protection de la vie privée posées par le règlement européen qui l'a rendu possible. Bienvenue en Absurdie.
Jaap-Henk Hoepman

Le cryptographe Jaap-Henk Hoepman, professeur à l'université Radboud aux Pays-Bas, est l'un parmi plusieurs centaines d'experts qui alertent depuis 2022 la Commission européenne sur les failles du portefeuille électronique européen (EUDI Wallet). Son diagnostic est sévère : un système techniquement pas conforme au règlement qu'il est censé appliquer, dépendant de Google et d'Apple, aveugle à la menace quantique, et porteur d'un risque de surveillance de masse à l'échelle d'un demi-milliard de citoyens.

Ce podcast est en anglais. Vous retrouverez ci-dessous la version condensée en français sous forme d’article.

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Prévu pour une distribution par la Commission européenne d'ici fin 2026, le portefeuille d'identité numérique européen — l'EUDI Wallet — est présenté comme une avancée majeure vers la souveraineté numérique du Vieux continent. La réalité que décrit Jaap-Henk Hoepman est tout autre : un projet précipité, lacunaire sur le plan cryptographique, et dont l'architecture actuelle n’est pas conforme à certaines des exigences du règlement eIDAS 2.0, notamment en matière de protection de la vie privée.

Une réglementation qui se trahit elle-même

Le problème originel est structurel : pour la première fois, un règlement européen a défini en langage juridique un artefact technique. La traduction entre ces deux idiomes — celui du droit et celui de l’ingénierie — s’est révélée défaillante. Principalement parce que les bureaucrates qui ont rédigé le règlement et qui sont en charge de sa mise en oeuvre n’entendent rien à la technologie.

Les spécifications techniques du portefeuille électronique ont été développées quasi en vase clos, avec une consultation insuffisante de la communauté universitaire et des ONG. Le Parlement européen lui-même n’a eu que peu de prise sur les choix d’architecture.

Le nœud du problème porte sur la traçabilité des utilisateurs. Dans la version initiale du projet, chaque identification laissait la même empreinte cryptographique unique à chaque utilisateur — un identifiant stable qui permettait, en croisant les données des différents vérificateurs, de reconstituer les activités numériques d’un individu. Un mécanisme de surveillance de masse by design - à dessein - en violation directe du eIDAS 2.0 et de la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne.

La bataille des preuves à divulgation nulle

Face aux alertes répétées de la communauté cryptographique — dont Jaap-Henk Hoepman fait partie, mais également Olivier Blazy que nous avons interviewé — la Commission a tenté d’esquisser une parade : plutôt qu’un seul identifiant, délivrer à chaque utilisateur un carnet d’identifiants à usage unique, rechargeable. L’idée : présenter chaque fois un identifiant différent pour brouiller les pistes. Insuffisant, juge Hoepman : l’émetteur de ces identifiants, l’Etat, en connaît la totalité, ce qui maintient la possibilité de surveillance centralisée et généralisée.

Une solution robuste et éprouvée existe pourtant : les signatures BBS+, fondées sur les preuves à divulgation nulle de connaissance (zero-knowledge proofs1). Elles permettent de prouver qu’on possède un attribut — « j’ai plus de 18 ans » — sans jamais révéler l’information elle-même (sa date de naissance) ni aucun identifiant ni empreinte cryptographique traçable, y compris dans les métadonnées.

Mais le BBS+ ne figure pas encore sur la liste des standards cryptographiques approuvés. Les institutions sont conservatrices par nature : elles n’utilisent que ce qui est officiellement homologué. Orange, entreprise européenne, a par exemple développé un prototype de mise en œuvre BBS+ pour l’EUDI — la Commission européenne n’a pas daigné l’examiner.

La souveraineté numérique, sacrifiée à Google et Apple

L’ironie est cruelle : l’un des moteurs du projet EUDI était précisément d’éviter que des géants privés américains — Apple et Google, qui émettent déjà des permis de conduire numériques aux États-Unis — ne s’emparent du marché de l’identité en Europe.

Or l’architecture actuelle impose, dans des pays comme l’Allemagne et les Pays-Bas, que l’application du EUDI soit installée exclusivement via le Google Play Store et le Apple Store, et ne fonctionne que sur des terminaux Android ou iOS officiels. Impossible, donc, de l’utiliser sur un smartphone alternatif tournant sous GrapheneOS, CalyxOS ou /e/OS — ces versions ouvertes d’Android qui préservent précisément la vie privée. La dépendance à la certification matérielle imposée par Google et Apple renforce la vassalité que le projet prétendait abolir.

La faille quantique

EUDI Wallet n'intègre pas de sécurité post-quantique, alors que le NIST américain a publié les premiers algorithmes résistants aux attaques par des ordinateurs quantiques dès 2024, et que la majorité des acteurs ont entamé leur migration. Hoepman relativise néanmoins l'urgence immédiate : pour les signatures (par opposition au chiffrement), les clés sont renouvelées tous les cinq à dix ans — avant qu'un ordinateur quantique suffisamment puissant ne puisse les compromettre. La migration vers une sécurité post-quantique reste possible, mais elle suppose une volonté politique d'anticipation qui fait aujourd'hui défaut.

Le risque silencieux : la dérive des usages

Même dans l’hypothèse optimiste d’un système entièrement sécurisé et respectueux de la vie privée conforme au règlement eIDAS 2.0 , subsiste ce que Hoepman nomme le function creep — la dérive fonctionnelle. Une infrastructure d’identité aussi large et englobante que l’EUDI Wallet deviendra naturellement le passage obligé pour tout et n’importe quoi.

La vérification d’âge pour les plateformes numériques, déjà dans les tuyaux législatifs, n’en est que le premier exemple. Viendront ensuite la situation familiale, la situation financière, et tout attribut qu’il est techniquement possible d’attester. Le portefeuille centralisera des documents dont la dispersion constituait jusqu’ici une protection contre les abus.

Plus subtilement, la généralisation de ces preuves officiellement certifiées mettra fin aux petits arrangements que chacun pratique avec la vérité afin de protéger sa vie privée. Aujourd’hui, on invente une fausse date de naissance, un faux numéro de téléphone pour s’inscrire à un service qui n’a pas besoin de ces informations. Demain, ce même service pourra exiger une preuve certifiée, et tous les services agréés pourront exiger ce qu’il veulent, pas seulement ce dont ils ont besoin.

Un déploiement inévitable, une adoption par défaut

À la question de l’adoption du EUDI, Hoepman ne laisse guère d’illusions. Le portefeuille européen remplacera les systèmes d’identité numérique nationaux déjà en place — DigiD aux Pays-Bas, par exemple, utilisé pour les démarches fiscales, ou France Identité chez nous. L’usage sera de fait contraint, comme l’est aujourd’hui la possession d’un compte bancaire : théoriquement facultatif, pratiquement incontournable. Les résistants technophiles pourront toujours se tourner vers les VPN durs ou les systèmes alternatifs — mais ils resteront une minorité.

Jaap-Henk Hoepman ne prône pas l’abandon du projet. Il plaide pour son ralentissement raisonné, pour l’adoption obligatoire — et non optionnelle — des preuves zero-knowledge, pour une indépendance réelle vis-à-vis des écosystèmes propriétaires des Gafam, et pour un registre strict des données que chaque vérificateur est autorisé à demander. Ces garde-fous auraient dus être intégrés dès le départ. Et dont l’absence transforme un prétendu outil de souveraineté en instrument potentiel de contrôle.

L’heure tourne. Le déploiement est annoncé pour fin 2026. Et comme le note sobrement Jaap-Henk Hoepman : « Il n’y a aucun plan de contingence. Mais c’est la même chose avec les paiements numériques. » Une normalisation du risque systémique qui, en matière d’identité numérique, de souveraineté et de sécurité, devrait au moins mériter un débat démocratique digne de ce nom.

1

Une zero-knowledge proof (ZKP) permet à une personne (le prouveur) de démontrer à une autre personne (le vérificateur) qu’elle possède une information secrète (nom, sa date de naissance, son numéro de sécurité sociale etc.) sans révéler cette information elle-même. En d’autres termes : on prouve qu’on détient une information - j’ai plus de 18 ans - sans révéler sa date de naissance.

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