Scott Horton est un intellectuel, un homme de radio et un auteur réputé pour sa critique particulièrement charpentée de la politique étrangère américaine. Il est également le directeur du Libertarian Institute et anime la Scott Horton Academy, un centre de ressources éducatives sur les relations internationales.
Nous vous conseillons deux de ses ouvrages, malheureusement pas (encore) disponibles en français:
Enough Already: Time to End the War on Terrorism (Ça suffit: il est temps de mettre un terme la guerre contre le terrorisme). Libertarian Institute, 2021.
Provoked: How Washington Started the New Cold War With Russia and the Catastrophe in Ukraine (Provocation: comment Washington est responsable de la nouvelle guerre froide contre la Russie et de la catastrophe ukrainienne). Libertarian Institute, 2024.
Vous pouvez retrouver Scott Horton dans deux podcasts:
Provoked, avec Darryl Cooper
Nous nous excusons pour les petits problèmes de son, indépendants de notre volonté.
Ci-après, un condensé en français de ce long entretien.
La guerre contre l’Iran : un piège annoncé
“Le discours de Trump le 1er avril offrait au moins une maigre consolation : pas d’annonce d’une escalade terrestre massive, ce scénario hollywoodien absurde où l’on parachuterait Delta Force et Navy SEALs au cœur d’Ispahan pour y rafler les stocks d’hexafluorure d’uranium, construire une piste d’atterrissage improvisée en plein désert et déterrer des ogives à la foreuse — le tout à portée d’une métropole de plusieurs millions d’habitants, dans un pays de cent millions d’âmes grand comme deux fois et demi le Texas.”
“Le Pentagone a mis d’ailleurs Trump en garde. Deux jours avant le déclenchement des hostilités, le chef d’état-major interarmées alertait dans les colonnes du Wall Street Journal : l’Iran possède plus de missiles offensifs que les États-Unis n’ont de munitions pour leurs systèmes de défense. La suite n’a fait que confirmer ce sombre pronostic. Toutes les bases américaines du Golfe ont essuyé des frappes. Abu Dhabi et Dubaï ressemblent désormais à des villes fantômes. Les raffineries brûlent, les ports sont paralysés, et la Ve flotte américaine stationnée à Bahreïn est de fait hors de combat.”
Le piège des choix publics
“La mauvaise nouvelle, c’est que Trump se retrouve piégé dans ce que les libertariens appellent la théorie des choix publics. Principe élémentaire : les décisions collectives sont toujours prises par des individus mus par leurs propres intérêts. Un fonctionnaire n’oublie pas son ambition personelle en entrant en fonction ; un président ne dépose pas son ego au vestiaire avant sa prise de fonction.”
“Trump est devenu le Joe Biden de cette guerre : il l’a provoquée, il ne sait plus comment l’arrêter, et il doit désormais inventer une sortie qui sauve les apparences. C’est le syndrome Nixon revisité — « la paix dans l’honneur » au milieu du bourbier vietnamien. Sauf que Trump ne peut pas se permettre de dire simplement « on a échoué, on rentre ». Il lui faut une victoire, ou au minimum l’illusion d’une victoire. Sinon, il reste, s’enfonce, et double la mise.”
“Comme en Afghanistan pendant vingt ans. Comme en Ukraine, où l’on nous vendait la « deuxième armée du monde » — et où l’on a découvert, en effet, qu’elle était bien la deuxième… derrière l’armée Russe.”
Comment Trump a basculé
“La question centrale reste : qu’est-ce qui a fait passer Trump du discours du « président de la paix » à une guerre totale contre l’Iran ? La réponse tient en un mot : la flatterie. Israël a parfaitement joué le jeu. On peut parier sans grand risque qu’il existe, quelque part dans les services israéliens, un mémo intitulé “Comment manipuler Donald Trump en moins de trente minutes”. Conclusion : le flatter outrancièrement.”
“On lui a murmuré : oubliez George Washington, oubliez Abraham Lincoln. Si vous agissez, vous entrerez dans l’Histoire comme une figure biblique. Vous serez le Cyrus des temps modernes, le libérateur et sauveur du peuple juif. Franklin Roosevelt a laissé l’Holocauste advenir par inaction ; vous, vous pouvez l’empêcher. Votre nom résonnera à travers les millénaires. Et, accessoirement, vous êtes magnifique. Trump, flatté : « Vraiment ? Et tout ce que j’ai à faire, c’est déclencher cette guerre ? »”
“Ce n’est pas une caricature. Trump l’a lui-même admis lors d’un événement privé, filmé et diffusé : « Si on me flatte assez, je fais ce qu’on veut, même si ce sont de mauvaises choses. » Parole d’évangile. Lindsey Graham le sait. Netanyahu le sait. Jared Kushner, séide du Likoud et gendre omniprésent, n’a pas manqué de lui rappeler la grandeur de sa mission « civilisatrice ».”
L’illusion de puissance
“Ce conflit a mis à nu une vérité brutale : les bases américaines du Golfe n’étaient qu’un hologramme de puissance, une projection sans substance réelle. L’Iran a mis à jour ce bluff. De Erbil à Oman, chaque installation américaine a été touchée. Le Qatar a refusé l’usage de la base aérienne d’Al-Udeid pour des opérations offensives. Cette bases sont toujours là, intacte… et inutile, puisque les forces américaines ne peut les employer.”
“Résultat ? Certaines monarchies du Golfe entament déjà, par canaux discrets, des négociations directes avec Téhéran. Le message est limpide : « On pousse les Américains dehors du Golfe, on participe aux réparations que vous exigez — mais cessez les frappes. »”
“Voilà où en est le fameux « pivot stratégique » américain au Moyen-Orient.”
La seule issue honorable
“Que peut faire Trump pour sortir de ce bourbier ? Une seule chose : partir. Déclarer la victoire, faire décoller les avions, appareiller les navires vers l’ouest, et ne plus jamais en reparler.”
“Le problème, c’est que l’Iran ne lui facilitera pas la tâche. Téhéran a clairement indiqué que cette guerre se poursuivrait jusqu’à ce que l’Amérique comprenne qu’elle ne doit plus jamais s’attaquer à l’Iran. C’est le même message qu’en 1980, quand Jimmy Carter avait donné le feu vert à Saddam Hussein pour envahir l’Iran : le régime des mollahs, alors fragile, en est sorti renforcé, soudé par la menace extérieure, et a tenu ferme neuf ans de guerre. L’Iran avait repris tout son territoire dès 1982, puis a continué — non par nécessité, mais par choix.”
“En frappant le vieil ayatollah Khamenei— celui-là même qui invoquait la loi sacrée pour interdire les armes de destruction massive —, Trump a probablement porté au pouvoir des nationalistes plus radicaux encore, pour qui l’arme nucléaire n’est plus un tabou religieux mais une exigence stratégique. Ironie cruelle : il a fourni à l’Iran toutes les raisons de se doter de la bombe, tout en détruisant certaines installations, la freinant temporairement. On ne bombarde pas le savoir-faire. On ne bombarde pas les cerveaux des ingénieurs.”
L’accord de 2015 dénoncé
“L’accord de 2015 était imparfait, mais il fonctionnait : il avait réduit le programme nucléaire iranien, renforcé les inspections et, point décisif, introduit un mécanisme de vote à la majorité simple au Conseil de sécurité, permettant aux États-Unis de déclencher des contrôles surprise avec le seul appui de la France et du Royaume-Uni, sans possibilité de veto russe ou chinois.”
“La seule vraie critique de Trump ? L’Iran n’avait pas renoncé à sa capacité à fabriquer la bombe — c’est-à-dire la maîtrise du cycle du combustible. Or cette connaissance-là ne se détruit pas par des missiles. Elle réside dans les esprits. Elle voyage avec les experts.”
Pourquoi les libertariens sont anti-guerre
“Sur le plan idéologique, pourquoi les libertariens américains sont-ils si viscéralement opposés aux guerres d’empire ? La raison est arithmétique, pas sentimentale. Un appareil d’Etat de petite taille ne peut pas entretenir un empire. Les deux sont incompatibles : l’empire coûte cher, justifie l’impôt, gonfle l’État et corrompt les mécanismes du marché. Tout libertarien cohérent est donc anti-impérialiste par logique, non par pacifisme naïf.”
“Curieusement, cela les rapproche de Noam Chomsky sur un point : le désir d’une société minimisant la coercition. La différence tient à l’organisation : l’anarcho-syndicalisme de Chomsky suppose que des hiérarchies volontaires peuvent ignorer les lois économiques des prix — une fiction. La gauche a raison sur un diagnostic : le grand capital capture le grand État, et le grand État protège en retour le grand capital de la concurrence. Sa conclusion — renforcer l’État pour « corriger » cela — est absurde. La conclusion libertarienne est inverse : restreindre drastiquement le pouvoir de l’État de favoriser quiconque, car l’État ne sert jamais l’intérêt général. Il sert ceux qui ont les moyens de le capturer.”
“C’est pourquoi le progressisme américain n’est, en pratique, qu’une forme douce de fascisme corporatiste — ce que l’historien Robert Higgs nomme le « fascisme participatif » : des élections régulières, une économie prétendument mixte, mais une collusion permanente entre grandes entreprises et régulateurs, au détriment de tous les autres. L’« économie sociale de marché » européenne ? Même mécanisme, avec un nom plus élégant.”











